Silent World - In search of Eternity

16 Mai - 20 Juin 2015 - (Monde silencieux - A la recherche de l'éternité) - Lucie & Simon

« Silent world – In search of Eternity », Lucie & Simon, 2015. Vues d’exposition

La presse en parle :

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7, rue Michel Rodange
L-2430 Luxembourg
Grand-Duché de Luxembourg
Horaires: Mer, Ven 10h-18h, Sam 14h-18h & sur rendez-vous
Fermée entre deux expositions et pendant les vacances scolaires

Technique et histoire : le daguerréotype

Louis-Jacques-Mandé Daguerre - "Le boulevard du Temple" - Daguerréotype, 1838

Louis-Jacques-Mandé Daguerre – « Le boulevard du Temple » – Daguerréotype, 1838

Développée durant quatre années (de 2008 à 2012), cette série d’images en grand format trouve son inspiration première dans les balbutiements de l’art photographique, lorsque « Boulevard du Temple » de Louis Daguerre, dès 1838, montrait une rue apparemment vide où la seule personne visible était un cireur de chaussures. Ce ne sont là que le point d’ancrage historique et l’héritage technique d’un travail dont l’ampleur est plus vaste et la signification plus profonde. Le temps d’exposition très long (de 3 à 5 heures) permet de ne faire apparaître sur la photographie que les éléments immobiles (comme l’était le cireur de chaussures) : les choses en mouvement (voitures, piétons, etc), insuffisamment exposées, « disparaissent ».

En explorant ce procédé à nouveaux frais, Lucie et Simon obtiennent ces images surprenantes où de grandes places citadines sont presque totalement dépeuplées, libérées de leur fréquentation incessante. Mais le mystère réside dans ce « presque » : comment expliquer la présence troublante des rares personnages, dont certains ne semblent pourtant pas immobiles ? Sans révéler le secret des artistes, évoquons simplement leur manière de superposer les techniques récentes aux techniques photographiques anciennes afin de faire apparaître ces quelques personnes isolées.

Les croquis

À cet égard, les croquis présentés dans cette exposition sont intéressants à plus d’un titre. Premièrement, on ne s’attend guère, en général, à ce que des photographes dessinent ce qu’ils vont photographier ! En tant qu’aperçu précieux d’une étape créatrice préalable à la prise de vue, les représentations des lieux ou les dessins de personnages inventés (le « Couple errant » en est un exemple) témoignent de l’importante part de construction dans le travail de Lucie et Simon – part souvent ignorée lorsque l’on considère à tort la photographie comme un simple enregistrement « passif » de la réalité. Les croquis préalables à « Silent World » révèlent combien l’art photographique ne se réduit pas à une captation immédiate ; il combine la composition et la délibération à une dimension plus spontanée. Cette première concrétisation est un moyen pour les artistes de déterminer l’atmosphère particulière qui imprègnera leur série. Ils produisent autant qu’ils reçoivent le réel. Ils forment, informent, déforment, transforment le donné. Loin d’un simple reflet du monde vu, leur travail est la création d’un monde perçu et conçu.

Dans les termes de Henri Cartier Bresson, « photographier c’est mettre sur la même ligne de mire la tête, l’œil et le cœur » : autrement dit, c’est harmoniser la réflexion, l’observation visuelle du monde « extérieur » et les réactions émotionnelles occasionnées. Les images de Lucie et Simon accordent une large place à la « tête » : réflexives voire « cérébrales », elles montrent des lieux dont l’existence est à la fois réelle, indépendante de notre esprit (disons, le Musée du Louvre) et imaginée, dessinée, partiellement mise en scène. Ceci nous mène au deuxième point ; la révélation des thèmes chers à Lucie et Simon.

 

La signification : entre réalité et fiction

Les dessins du couple d’artistes manifestent en effet leur intention constante de faire fusionner le réel et la fiction ; ce qui existe et ce que l’imagination projette sur le monde ; ce que nous voyons et ce que nous ne pouvons pas voir (Time Square à New York n’est jamais vide). L’univers urbain que nous observons sur ces photographies est un « monde possible » : une réalité « extérieure » mêlée à une représentation « intérieure », mentale voire spirituelle.

Espace et temps

Les notions inséparables d’espace et de temps sont centrales dans l’œuvre du jeune couple d’artistes. Le temps, de manière remarquable, y est convoqué sous différents aspects : du point de vue technique, la durée du procédé ancien est mêlée au traitement informatique et au temps court des photographies plus récentes ; dans le contexte de l’histoire de l’art, un hommage est fait aux débuts de la photographie ; et enfin, à l’égard de l’effet produit et de la signification hypothétique de cette série, la fusion de deux moments (l’un court, l’autre long) opère une véritable métamorphose de la place de l’Opéra ou de l’église St Sulpice à Paris, du Panthéon à Rome, ou encore de la Gare de Pékin. Quelques photographies de lieux plus intimes ou anonymes s’insèrent entre ces places mythiques devenues étranges, presque méconnaissables.

Dans ce travail sur différents temps et différents lieux, chaque ville est le symbole d’une époque et d’une civilisation (à Rome, l’Antiquité est omniprésente ; Paris est chargée du patrimoine que l’on connaît ; à Pékin se joue la tension entre Chine traditionnelle et ville moderne, New York incarne la métropole immense). Mais la désertification de ces lieux nous égare dans le temps : ces photographies semblent moins refléter une époque particulière qu’appartenir à l’espace-temps de la fiction ou à l’intemporalité d’un monde inexistant. Le spectateur finit par s’y perdre, rejoignant ces âmes errantes.

Silence

Face à la relativité du temps et de l’espace, à la solidité des pierres et des buildings interminables, l’homme est bien fragile; s’agit-il d’un univers post-apocalyptique où les survivants sont abandonnés à la solitude et au silence ? Paradoxalement, ce monde imaginé dégage en même temps un profond sentiment de paix de l’âme, proche de l’ataraxie[1] recherchée par les philosophes de l’Antiquité. Si l’absence de bruit et de vie peut être une source d’angoisse, elle est aussi au contraire une apaisante voie d’accès aux vérités spirituelles. Ne dit-on pas que le silence est grand ? Que le silence est d’or ? Que le silence parle lorsque les mots ne le peuvent pas ? Notre voix intérieure a souvent besoin de solitude pour devenir audible et claire. Qui n’a jamais rêvé d’interrompre le mouvement du monde, de faire disparaître le chaos et le brouhaha de la foule, ou encore d’avoir pour soi seul le luxe de goûter ces lieux imposants et majestueux que s’arrachent les visiteurs ?

L’art de percevoir au-delà du visible

Ces lieux, Lucie et Simon nous invitent à ne plus les regarder seulement avec les yeux, mais à les voir avec l’esprit. « Regarder est insignifiant. Voir compte et comporte des conséquences » dit la photographe Jane Dorn. Dans ces déserts urbains, nous n’observons pas seulement les lieux emblématiques comme nous ne les avons jamais vus, avec des yeux neufs : des sortes de paysages aussi citadins que naturels, où les gratte-ciels remplacent les montagnes et où les silhouettes humaines sont investies d’une présence charismatique. Nous percevons en même temps les caractéristiques de ce qui est supprimé : les déplacements vertigineux et oppressants des véhicules, le vacarme des villes qui ne dorment jamais. Jane Dorn poursuit : « Je conçois les photographies comme des preuves (…) empiriques à la fois de ce qui est ET de ce qui n’est pas. Par l’appareil, je ne vois pas ce qui est présent, mais ce qui est absent. Je vois l’indice de l’absence par la présence de ce qui reste », poursuit J. Dorn. Ici, que faut-il déplorer : l’absence des gens ? La disparition de l’humanité ? Ou plutôt la disparition du sens de notre terre surpeuplée ? Dans ce monde silencieux, sur quoi se recueille-t-on exactement ? Une mélancolie contagieuse semble provenir de l’univers tarkovskien, particulièrement du film Nostalghia (1983).

“IN SEARCH OF ETERNITY”

Justement, Lucie et Simon ne sont pas seulement photographes. La vidéo récente « In Search of Eternity » témoigne de leur maîtrise parfaite d’autres mediums. Premier volet d’une série en cours de réalisation, elle saisit au moyen d’une caméra haute vitesse (1000-1500 images par seconde) un temps suspendu dans la foule des quartiers populaires parisiens. La splendide « Symphony of sorrowful songs III » d’Henryk Gorecki épouse harmonieusement la somptuosité des images et exprime une affliction irrésistible face à ces quartiers qui comme d’autres sont voués à perdre leur âme, menacés par la « gentrification » qui repousse les populations les plus vulnérables à la périphérie. La vidéo les immortalise, par des images assez sombres chargées de lyrisme, de drame et d’émotion. Cette œuvre stimule les rapprochements avec d’autres arts : semblable à une chorégraphie minimaliste, ou à la lecture diachronique d’un immense tableau où les personnages sont figés au cœur de l’action, « In Search of Eternity » se situe aussi au croisement de la vidéo et de la photographie, de l’image en mouvement et de l’image fixe. Digne des grands photographes de rue (songeons aux américains Helen Levitt ou Garry Winogrand), elle n’a rien à envier à la dimension métaphysique de l’art vidéo de Bill Viola, ni à la neutralité morale et politique de la Trilogie des Qatsi[2] de Godfrey Reggio, qui favorise la libre interprétation du spectateur.

Le théâtre du réel

La lenteur extrême confère une dimension narrative et théâtrale à chaque instant qui s’étire et devient ainsi une véritable « scène » : dans l’abondance d’individus, l’histoire des uns et des autres transparaît. Chacun émerge de la foule anonyme. Curieusement, c’est par son authenticité intense qu’il semble basculer dans l’irréel. « Plus vrai que nature », tout être quitte son statut de simple individu assimilé aux autres dans un grand corps indifférencié : il exhale l’âme et l’identité d’une personne et reçoit même l’épaisseur d’un personnage. Ainsi, un visage de femme en gros plan fascine par son expressivité, semblable à celle d’un masque de théâtre (du latin « persona »). Par ailleurs, la femme aux pieds nus et aux mains sur les joues, s’adressant à un agent de police, s’apparente à une tragédienne au cœur du drame. La chute hasardeuse où, de manière non préméditée par les artistes, l’acteur Jean-Pierre Daroussin apparaît à l’image est une sorte de cadeau du sort, un clin d’œil ultime à cette rencontre du réel et de l’expressivité propre aux mondes fictifs du théâtre et de la comédie.

Dans ce temps ralenti, l’existence de chaque détail revêt une importance et une dignité particulières. Les gestes gracieux révèlent tant d’expressivité et de beauté qu’on les croirait chorégraphiés et délestés du poids des corps. Tout semble glisser, flotter, couler dans une fluidité poétique et inexorable, au rythme de la musique qui donne elle-même l’impression de ralentir. Plus qu’un simple accompagnement extérieur, celle-ci ne fait qu’un avec ce travelling bouleversant, grâce à un montage impeccable. Est-ce pourquoi nous sommes si émus ? Sans doute.

La finitude de l’homme

Mais l’émotion naît aussi parce que la caméra, ne faisant que passer sur toute cette richesse dont elle est le témoin tendre, doux, respectueux et bienveillant, éveille la conscience de notre impuissance : de cette multiplicité de vies, nous ne savons ni ne saurons rien. La ville n’est plus Paris, ni même une ville, mais le monde comme entité métaphysique que nous ne pourrons jamais saisir, parce que trop vaste et transcendant. Les gens ne sont plus seulement eux-mêmes, mais nous renvoient à notre propre vie évanescente : nous n’avons pas de prise sur le temps qui nous échappe à chaque seconde. D’où un sentiment de désolation : « la conception de l’irrévocable écoulement de toutes choses roule dans ses replis d’étranges germes de tristesse »[3], écrit Bourget. Notre pouvoir de mettre « pause », de revenir en arrière ou de revenir au début de la vidéo pour la visionner à nouveau ne s’applique pas à notre existence ! La narration ou le récit de notre vie se fait en temps réel ; celui-ci ne saurait être ralenti ou suspendu autrement qu’en sensation ou en imagination. Jamais dans les faits.

Le désir d’éternité 

Mais comme l’affirme Paul Ricoeur, « qui dit : ‘jamais plus’ dit aussi : ‘pour toujours’. Ce que je ne peux plus changer est à la fois aboli et consacré : ce qui a été fait ne peut plus être refait, ni défait. La vie à la fois efface et recueille »[4]. Certes, toute réalité passée n’est plus, mais elle ne peut non plus être effacée. Reprenons la comparaison : tandis que l’on peut couper une image au montage, on ne peut pas, réellement, revenir en arrière pour supprimer une action effectuée. Ne pouvant faire qu’elle n’ait pas existé, celle-ci est en quelque sorte inscrite dans les faits pour l’éternité.

Présent perpétuel ou sortie de l’espace-temps ?

Recherchée et recueillie par Lucie et Simon, l’éternité peut avoir deux sens : celui d’une durée infinie (un temps illimité ou un présent qui ne cesse jamais) ; et celui d’être hors du temps. Dans le premier sens, le désir paradoxal d’« éterniser le temps » consisterait à retenir le passé (avant qu’il ne soit plus), à prolonger le présent (seule partie du temps sur laquelle nous avons un pouvoir) et à retarder l’avenir (qui n’est pas encore). Il faut reconnaître notre forte tendance humaine à refuser de laisser l’existence filer entre nos doigts et à vouloir éterniser les moments agréables. La vidéo des artistes met en valeur le moment présent ; sa qualité, sa profondeur, sa richesse. Elle nous enjoint à en être conscient. N’est-ce pas la capacité à être pleinement présent dans l’instant qui remplit une vie ?

Au second sens, l’éternité est un autre ordre de réalité, en dehors du temps dont elle ne possède pas les caractéristiques : elle ne connaît ni commencement, ni succession, ni rythme. Elle serait alors transcendante, au-delà de ce que nous voyons et sentons ; au-delà, donc, du flux ou de la durée que nous présente cette vidéo. Mais n’avons-nous pas une faculté de connaître et même d’expérimenter ce qui est nécessaire et éternel ? D’après Spinoza, nous faisons l’expérience que notre esprit est éternel : il peut s’unir à la connaissance divine.

Dès lors, saisir l’éternité supposerait ici encore de recourir à l’esprit, à l’âme ou au cœur plutôt qu’aux yeux ; de s’élever au-delà du visible, de discerner la permanence derrière le changement, ou en des termes philosophiques, la « substance » sous les « accidents ». Pour le dire vite, ce serait accéder à l’essence du monde : à la vérité, à Dieu. L’achèvement de la vidéo par des images d’arbres et de verdure symboliserait alors l’Eden retrouvé.

Tout en contemplant cette multiplicité de personnes filmées, il faudrait finalement percevoir leur unité : est-ce que « Ce sont les œuvres d’un seul esprit ? Les traits d’un même visage ? » Le spectateur devrait avoir en tête ce texte final d’un film de Terrence Malick : « Ô mon âme, laisse-moi entrer en toi. Regarde à travers mes yeux les choses que tu as créées. Tout est lumineux »[5]. Au fondement de tout ce qui s’évapore, il y a l’éternité. Si ce n’est Dieu, ce peut être cette « lumière intérieure » qui nous fait caresser le sens des choses et rend presque palpables les objets métaphysiques, l’espace d’un instant, le temps d’une vidéo de Lucie et Simon.

[1] Absence de troubles de l’âme

[2] Koyaanisqatsi (1982), Powaqqatsi (1988) et Naqoyqatsi (2002).

[3] BOURGET Paul, Nouveaux essais de psychologie contemporaine, 1885.

[4] RICOEUR Paul, Philosophie de la volonté, 1949.

[5] MALICK Terrence, La ligne rouge, 1998.

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